Maurice CHAMBELLAND : DEUX JOURS à la C.G.T.F.O. Impressions d'un auditeur au congrès constitutif de 1948

 

📌📌📌


    Ce congrès fut trop court. Deux jours seulement pour adopter les statuts et déterminer l'orientation. Même pas deux jours, puisque la matinée du lundi ne fut employée qu'à demi, celle du mardi presque exclusivement consacrée au discours du "général", et la dernière séance emplie du brouhaha des votes et des départs. En 1922, le congrès constitutif de la C.G.T. Unitaire, à Saint-Étienne, avait duré presque une semaine.

    On ne pouvait mieux faire, parait-il. Un gros effort avait amené un nombre important de délégués, 1435 exactement, chiffre officiel. Donc beaucoup de monde, un peu trop peut-être. Dès le début de la discussion sur les statuts, le temps de parole fut limité à cinq minutes par orateur. Il en fut de même pour l'orientation. N'aurait-il pas été préférable d'avoir moins de monde et plus de temps ? Les deux grands sujets n'ont pu être débattus à fond. Il en est résulté d'un certain mécontentement, une sorte de malaise indéfinissable.

    Il y avait là, c'est certain, beaucoup de jeunes délégués. Les moins de trente ans n'étaient peut-être pas la majorité, mais ils étaient probablement plus nombreux que les plus de quarante. Et il n'était vraiment pas difficile de faire figure de vétéran dans ce congrès ! Ces jeunes attendaient probablement mieux que ce qu'on leur a donné. La nourriture, il faut le dire, fut assez mince.

    Par exemple, on pouvait légitimement attendre  des dirigeants de Force Ouvrière une explication détaillée de la scission de décembre, d'autant plus qu'en somme le départ leur fut imposé, qu'ils durent se rallier à l'opinion de la grande majorité des délégués, abandonner leur point de vue de lutte à l'intérieur. D'autre part "Force Ouvrière" journal avait annoncé l'établissement d'un dossier sur les grèves généralisées de novembre et sur les méthodes utilisées contre les récalcitrants. Ce dossier existe-t-il ? S'il existe vraiment, il fallait le dépouiller à la tribune.

    Le discours "introductif" de Bothereau ne fut pas aussi complet ni aussi vibrant qu'on pouvait le souhaiter. La "scission, c'est un drame ouvrier", a dit Bardin. Cela n'est pas apparu dans le congrès. tout le monde en avait, c'était visible, pris son parti. Sommes-nous donc dans une époque où l'on fait des scissions comme on dit bonjour ?

    Il eût été d'autant plus nécessaire de s'étendre sur les causes et les responsabilités que les premiers renseignements recueillis sur les effectifs de la  C.G.T. Force Ouvrière ne montrent pas une situation particulièrement brillante, qu'en réalité il apparait que, si les cadres sont constitués, si l'"appareil" est mis en place, les syndiqués espérés n'ont pas encore atteint le chiffre annoncé un peu vite.


📌SITUATION FINANCIÈRE PEU BRILLANTE

    Bothereau a dit :"Nous montons vers les 1.500.000 adhérents." Il a ajouté que si l'on ne pouvait connaître exactement les effectifs de la C.G.T. Frachon, le chiffre de trois millions lui paraissait admissible. Et il a affirmé : "La fin de l'année ne viendra pas sans que nous soyons à égalité." Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut-il dire qu'à fin 1948 la C.G.T.F.O. aura trois millions d'adhérents ? Ou que d'ici là, la C.G.T. Frachon sera descendue à 1.500.000 ?

    Ce même chiffre de 1.500.000 sera-t-il vraiment atteint par la C.G.T.F.O. ? À la lumière des renseignements donnés au congrès par le rapporteur de la commission de contrôle, la question doit se poser. 

    Au départ, la C.G.T.F.O. disposait d'environ 6 millions de francs "accordés par des organisations syndicales françaises et étrangères dans lesquelles ne figure aucune organisation américaine". Elle a reçu les 40 millions versés par le gouvernement sur les fonds de la Charte du Travail. Les cartes et timbres vendus avaient atteint le 31 mars 11 millions 800.401 francs. Au total, environ 58 millions de francs de recettes. Mais, dans la réalité, ces 11 millions 800.00 francs de timbres et de cartes n'ont pas été payés à la C.G.T.F.O.. La recette effective et réelle ne s'est élevée qu'à 126.000 francs ! L'énorme différence reste due par les Fédérations.

    D'autre part, les Unions et les Fédérations ont reçu de la C.G.T.F.O. des avances dont le total est de 19 millions 682.000 francs. Fédérations et Unions doivent donc à la caisse centrale plus de 30 millions. Il en faudra des cotisations de syndiqués pour boucher le trou ! Les dépenses confédérales proprement dites se sont élevées à 11 millions 827.000 francs du 19 décembre au 31 mars. Le budget confédéral semble être de l'importance d'au moins trois millions de francs par mois. C'est un chiffre considérable.

    Il ne sera vraiment possible d'avoir une notion sûre des effectifs qu'au moment où les paiements des cartes et des timbres de 1948 auront été effectués pour la plus grande partie du "matériel" effectivement placé à la base. Car si les Fédérations et les Unions doivent à la C.G.T.F.O., c'est aussi que les syndicats doivent aux fédérations et aux unions, et il se peut malheureusement qu'une partie des cartes et timbres délivrés aux syndicats restent inemployés. Ici, l'on rejoint la préoccupation traduite par quelques orateurs qui ont, en somme, paraphrasé la formule du baron Louis: "Donnez-nous une bonne orientation syndicale, une plate-forme satisfaisant les aspirations ouvrières, et nous vous donnerons des adhérents, donc des ressources."

 

📌L'ÉTAT-MAJOR S'EST CRU MENACÉ

    Le débat sur les statuts traduisit tout de même, bien qu'écourté, cette préoccupation. Après que Veillon eut situé les points de désaccord tels qu'ils apparaissaient dans un document signé par un nombre important de militants, document qui ne fut malheureusement pas connu assez tôt pour faire l'objet de discussions dans les syndicats, Lafond, secrétaire confédéral provisoire, un des signataires, exposa qu'il s'agissait avant tout de permettre le plus large rassemblement autour de la nouvelle centrale syndicale. Les camarades qui demandaient un autre titre que celui de la C.G.T.Force Ouvrière, parce que "Force Ouvrière" représentait à leur avis une tendance, non un ensemble, avaient, j'en suis certain, ce soucis. mais les camarades de "Force Ouvrière" crurent, au contraire, voir dans cette demande une attaque contre leurs conceptions particulières peut-être une tentative de déboulonnement. il en fut également ainsi pour la non-rééligibilité des fonctionnaires syndicaux, pour le non-cumul des fonctions syndicales et des fonctions d'administrateur des services nationalisés et pour les modalités d'élection de la commission exécutive confédérale. (Élection par le congrès au lieu du comité confédéral.)

     On eut l'impression très nette d'un état-major de vieux et de jeunes militants ex-confédérés se sentant menacés par la tendance différente de la leur et faisant front pour défendre leur position dominante. ce fut peut-être une conséquence de la présentation collective des modifications statutaires, surtout que certains des signataires avaient siégé à la commission préparatoire et, paraît-il, accepté les propositions primitives. En regrettant certaines maladresses il faut reconnaître que la préoccupation principale de la majorité fut... de rester la majorité, et cela n'éclaira ni n'éleva le débat.

    La "somme d'erreurs" de "Force Ouvrière" dont parla l'ardent mais gaffeur secrétaire de l'Union départementale syndicaliste du Cher s'est accrue à ce congrès d'un manque de compréhension certain à l'égard de ceux dont le  désir était de donner à la C.G.T.F.O. une allure plus jeune moins bureaucratique, une figure nouvelle accusant mieux le contraste avec la C.G.T. Frachon. On a oublié de la C.G.T.F.O. a pour destin de recueillir, les uns après les autres, ceux qui sont restés chez Frachon par discipline syndicale et ceux qui se sont placés dans la position toute provisoire de l'autonomie. Ces passages se feront au fur et à mesure des évènements, mais on les aurait hâtés et facilités en inscrivant dans les statuts des innovations encourageantes, au lieu de parler des "déserteurs".

    Sinot, des mineurs, alla jusqu'à insinuer qu'on voulait attaquer les nationalisations elles-mêmes en demandant que les secrétaires d'organisations syndicales ne puissent être, en même temps, administrateurs des houillères ou des chemins de fer. Pourtant Descombes, des cheminots, avait donné un exemple précis de cette incompatibilité. Tournemaine n'a-t-il pas ratifié, comme administrateur de la S.N.C.F., une augmentation de tarifs qu'il condamnait en tant que secrétaire de la Fédération des cheminots ? Au surplus, il ne s'agissait pas de supprimer la représentation ouvrière à la direction des entreprises nationalisées mais seulement de choisir es représentants ouvriers en dehors des secrétaires syndicaux, ceux-ci devant rester les interprètes des revendications ouvrières. "On ne peut être patron et secrétaire de syndicat", avait dit Descombes.

    Une même déformation empoisonna le débat sur la non-rééligibilité. On crut qu'il s'agissait d'une attaque contre les personnes. Ce furent uniquement des fonctionnaires en place des anciens et des moins anciens, qui virent défendre la rééligibilité, comme s'ils s'étaient sentis eux-mêmes visés. Or ce n'était pas à eux-mêmes qu'on en voulait. Il n'y avait là-dedans aucune des "combines qu'a cru pouvoir évoquer Charlot. (Bien décevant, Charlot) Mais non. Il s'agissait de permettre au mouvement Force Ouvrière de ne pas retomber dans certaines erreurs. le cas de la Fédération du Livre, par exemple, dont le secrétaire était rééligible et toujours réélu, mais où Liochon disparut sans avoir formé son successeur. (Ce qui conduisit à Ehni) le cas de la C.G.T.U., où la non-rééligibilité était statutaire jusqu'en 1925 quand Maurice Thorez la fit supprimer pour asseoir définitivement la direction du parti communiste sur les syndicats unitaires. Je n'ai entendu à la Mutualité que des variantes du discours de Maurice Thorez contre la non-rééligibilité au congrès de la C.G.T.U. il y a vingt-trois ans.

    Parce qu'on s'est cru menacé, on a refusé de "faire du neuf". Ainsi la C.G.T. Force Ouvrière apparaîtra plus comme une continuation de la vieille C.G.T., celle du programme minimum et du plan, que comme une force nouvelle ayant tiré les leçons du passé pour marcher plus vigoureusement et plus sûrement vers l'avenir.


📌LES SILENCES DU GÉNÉRAL-PRÉSIDENT

    Le débat sur l'orientation syndicale se réduisit en réalité, et j'en demande pardon aux autres orateurs, au discours de Léon Jouhaux et à la brève intervention de Jean Mathé. Je n'ai pu apprécié l'éloquence toujours jeune du secrétaire de la C.G.T. car j'étais au Père-Lachaise, à l'incinération de Paul Delesalle, mais comme, de l'avis des auditeurs, ce qu'il y eut de plus remarquable dans son discours ce fut ce dont il ne parla pas, il m'est tout de même possible d'en dire quelques mots.

    Il faut relier ce débat à une question posée dans la discussion statutaire, celle de l'adhésion à la Fédération syndicale mondiale, prévue à l'article 3 des statuts. De nombreux délégués se prononcèrent contre cette adhésion car, dirent-ils, la F.S.M. est sous la direction des staliniens et des parastaliniens et nous ne pouvons accepter dans l'Internationale syndicale ce pour quoi nous venons de quitter la C.G.T..  Jouhaux et ses amis maintinrent leur demande d'adhésion, ils obtinrent la majorité, mais ils ne donnèrent pas leurs raisons.

    Bergeron, du Livre belfortain, avait posé en termes clairs les questions suivantes : "Si nous demandons notre adhésion à la F.S.M., êtes-vous sûrs qu'on nous acceptera ?" " Et si l'on ne nous accepte pas, que feront les centrales nationales qui ne sont pas communistes ?" Jouhaux n'a pas répondu. Il ne pouvait évidemment pas dire à la tribune ce qu'on racontait ici et là, à savoir que c'était le point choisi, paraît-il, pour clarifier la situation à l'intérieur de la F.S.M. et pour rompre, si l'adhésion de la C.G.T.F.O. n'était pas acceptée.

    Mais ce qui frappa le plus les auditeurs, ce fut que Jouhaux dénonça l'esprit fasciste en Espagne et en Grèce, tout en ne soufflant mot des prétendues "démocraties populaires" situées derrière le rideau de fer où aucun mouvement syndical libre n'existe pas. Précisément il avait été dit à la tribune qu'il était difficile de considérer comme syndicale une Internationale comprenant des mouvements syndicaux asservis à leurs gouvernements respectifs. Là-dessus Jouhaux fut muet.

    Jean Mathé, en un discours de dix minutes, qui, selon le rédacteur du Populaire, "bouleversa" le congrès, demanda à Jouhaux de le rassurer, de lui dire que, comme nous tous, il considérait aussi comme danger le totalitarisme qui règne sur certains pays, que, comme nous tous, il voulait tenter d'éliminer ce danger, à l'égal du danger fasciste. Jouhaux ne répondit point.

    Sur le pan national, le préambule des statuts prévoit de "rapprochements" et des "collaborations", en vue d'une "action déterminée lorsque la situation l'exige expressément".  "Allons-nous, demanda Mathé, renouer un jour une alliance avec ceux qui ont volé la C.G.T. ? Une alliance avec ceux qui sont contre la liberté, qui méprisent et qui exploitent les masses ?" Jouhaux de répondit point.

    L'incertitude plane donc encore sur l'orientation de la C.G.T.F.O. tant sur le plan national que sur le plan international. Léon Jouhaux a abandonné ses fonctions de secrétaire général de la C.G.T.F.O., mais le congrès a créé spécialement pour lui -- et sans discussion -- le poste de "président". Il est sûr qu'il continuera à peser sur l'action de la C.G.T.F.O. sans les moments décisifs. Dans quels sens la dirigera-t-il ?

    Sur le plan national, on peut imaginer un scénario. 

  •    I. De Gaulle essaie de prendre le pouvoir par la force.
  •   II. La C.G.T.F.O s'allie à la C.G.T. et lance la grève générale qui fait échouer De Gaulle.
  •   III. Après l'échec de De Gaulle, une coalition de gauche prend le pouvoir et les staliniens s'installent aux leviers de commande.
  •   IV. Progressivement les staliniens s'assurent tout pouvoir et installent leur dictature. Allons-nous vers ce dénouement ? Acceptons-nous d'y aller ?

    Que peut faire la C.G.T.F.O. contre les menaces de guerre ? De quel côté se rangera-t-elle si le conflit éclate ? Du côté russe ou du côté américain ? Se prononcera-t-elle pour une conférence de Munich entre Truman et Staline ?

    On aurait aimé une grande discussion où ces questions, et bien d'autres, se fussent posées. Ce congrès ne nous la donne pas. Je suis bien forcé de noter la déception, en souhaitant que les évènements nous laissent encore la possibilité d'y revenir.


📌UN MILIEU OÙ L'ON RESPIRE

    Pour conclure, je dirai que la qualité essentielle du congrès constitutif de la C.G.T.F.O. est qu'il se soit réuni.

    Non pas que le congrès nous ait donné satisfaction sur tous les points.

    Mais des choses seront possibles dans la C.G.T.F.O., qui ne le sont pas ailleurs.

    L'expression de la pensée y est libre et les organes syndicaux, y compris Force Ouvrière qui devient organe officiel de la C.G.T.F.O., vont ouvrir des tribunes aux militants de toutes les tendances.

    Déjà, des Fédérations et des Unions ont inscrit la non-rééligibilité dans leurs statuts, et grâce à l'effort décidé pour l'éducation ouvrière, les jeunes militants trouveront à s'employer utilement et efficacement.

    Je reprendrai le mot que j'avais dit dans cette même salle de la Mutualité, après notre départ de la C.G.T.U. en 1933, lorsque je n'étais pas encore devenu un syndiqué honoraire : 

    "Nous sommes dans un milieu où l'on respire."

    Dans l'autonomie, on risque de se dessécher. Dans la C.G.T. Frachon, on étouffe.

    À la C.G.T.F.O., on respire et l'on peut travailler à l'avenir de la classe ouvrière.


Maurice CHAMBELLAND.



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